Parfums de passé - Hubert Kilian
     
Parfums de passé
A l'époque japonaise, le quartier, situé dans le district de Sakaichō [榮町], est connu pour ses maisons de thé et ses grands magasins. Ses artères commerçantes et encombrées donnent à Taipei des allures de capitale moderne. On y goutte l’atmosphère de prospérité qui y flotte. Les édifices publics qui balisent son périmètre se distinguent par leur imposante masse cimentés.

Après 1945, les temps changent. L’Avenue Chongqing [重慶南路] accueille le secteur du livre et à partir de 1949, les maisons d’édition et les librairies vont s’y masser. Désormais, elles bordent cette longue artère rectiligne dont l’architecture se découd avec le temps et les errements. Malgré tout, l’avenue devient l’ancrage terrestre d’une culture en exil et en donnant littéralement corps à l’idée d’une Chine libre, elle entre dans la période de splendeur abstraite qui rayonne, tel un phare, au-delà des mers du détroit de Taiwan.

Sur l'avenue Chongqing-sud et ses rues adjacentes se déploie alors un souffle littéraire dans une forme de climat intellectuel qui fixe l’attention de tous les Chinois d’Outre-mer. C’est le repère resplendissant et irréductible des idéogrammes traditionnels, de la tradition classique des lettrés et de la haute-culture. Venu des quatre coins du monde sinophone, on s’y presse pour trouver la traduction d’ouvrages dont l’édition est interdite de l’autre côté, sur l’autre rive étrillée par sa révolution.

Des cafés, vaguement légendaires, fréquentés par quelques artistes oubliés et hommes de lettres oisifs, épouses argentés et bavards savants, ponctuaient l'activité de ce morceau de ville ancien, coincé au nord par l’avenue Zhonghsiao-ouest [忠孝西路] et la poussiéreuse Gare centrale, par l’avenue Gongyuan [公園路], à l’est, et fermé au sud par le vieux Parc de Taipei (aujourd'hui Parc du mémorial 228 et de la Paix) et la silhouette du Palais présidentiel.

Avec l’ouverture politique du continent en 1978, conséquence directe du caractère soluble de l’idéologie dans le capital, le quartier perd progressivement son éminente et grouillante clientèle. Dénuée de son allant commercial d’antan, l’avenue n'est plus qu'hantée par ces effluves du passé. Entre deux instituts de beauté surannés et quelques vieux établissements affichant en devanture, dans un style désuet, la date lointaine de leur fondation, on hume faiblement, à travers le rugissement ahurissant de la modernité d’aujourd’hui, un pittoresque que l'on souhaite encore palpable. Il n’en restera bientôt plus rien d’autre que des tours de bureaux scintillantes au soleil de l’argent rouge.

Série réalisée entre 2010 et 2015 en Kodak TriX-400/135
Top