Le damier éventré de Beiping - 北平 - Hubert Kilian
     
Le damier éventré de Beiping - 北平
Dans la grisaille locale, les couleurs criardes se conjuguent sans nuance, dans un rougeâtre constant. Les tambouilles s’amalgament aux ateliers bancals appuyés sur des épiceries louches. Les enfants jouent dans les venelles étroites, les vieillards ont leurs fesses calées sur des petits tabourets et ceux qui triment passent en silence.

Jusqu'en 1950, Pékin a conservé intacte sa « ville intérieure », entrelacs de ruelles ombragées en terre battue circulant le long de ce damier infini de maisons carrées à cour intérieure [四合院]. Les 7 000 hutongs qui tissaient la trame urbaine imaginée par Kublai Khan en 1272 selon les principes de la géomancie traditionnelle trônaient dans leur éternité fascinante. En 1958, le premier schéma directeur conçu sous l’influence des experts soviétiques déploie l’idéologie moderniste et matérialiste du socialisme russe : « les lendemains radieux de la Chine Nouvelle » se construiront sur la ville féodale. Conformément à la logique fonctionnaliste qui va enserrer la vieille armature jusqu'à la briser, les vastes et somptueuses maisons de maîtres sont dépecées au profit de petits logements, d’unités de travail [单位] autour desquelles se cadenassent lieu de vie et de production. La furie de la Révolution culturelle entraîne ensuite dans son sillage la destruction de 3 000 hutongs.

Aujourd’hui, l’illusion d’un vieux Pékin semble vaine. Déambuler le long de ces murs gris aux mystères éventés, dans la poussière des splendeurs passées, attise l’amertume face à la dilapidation du patrimoine. Les épais frontons qui dominent les vieilles portes au charme émacié n’ont plus de promesse à tenir. Les cours intérieures engoncées dans de brefs dédales invitent certes à des songeries féodales, vite interrompues par les sons hirsutes du quotidien.

À partir des années 1980, Pékin, ville basse, passe à un étage, puis s’envole en hauteur. Entre 1990 et 1999 , ce sont 4 millions de mètres carrés, soit 600 hutongs, qui disparaissent dans le gouffre d’une marchandisation croissante de l’habitat et de l’espace. Au début du XXIe s., les murs de moins d’un millier de hutong tiennent encore debout. Et le plan de conservation des zones historiques du Vieux Pékin défini en 2000 par la municipalité se brise sur l’impératif mercantiliste d'une masse urbaine de 35 millions d'habitants qui se pare désormais d’un modernisme triomphant. Le changement d’échelle est paroxysmique et seuls les débris d’une morphologie urbaine multi-centenaire sont encore visibles.

Série réalisée en avril 2015 en Kodak ektar 100/135

A consulter:
Sylvie Ragueneau, « Peut-on réinventer Pékin ? », Géographie et cultures [En ligne], 65 | 2008, mis en ligne le 28 décembre 2012.
Aurore Merle-Peng Youjun, « Pékin entre modernisation et préservation » Perspectives chinoises, Année 2002, Volume 74, Numéro 1, pp. 39-43
Chenivesse Sandrine, « L'avenir du vieux Pékin et le conflit entre modernisation et conservation ». Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 89, 2002. pp. 364-374.
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